Le Fado de Maria Julia
La salle, petite et basse de plafond grouillait de monde. Bénéficiant, depuis que Lisbonne était devenue une capitale " à la mode ", d’un emplacement central dans l’Alfama, les touristes y venaient en nombre s’offrir leur initiation au Fado. L’établissement, malgré son succès restait réputé pour la qualité de son accueil et l’authenticité de sa musique….
De la confiture aux cochons !
Le contrebassiste, déjà installé dans la salle, annonça Maria Julia qui entra dans le brouhaha entrecoupé d’applaudissements clairsemés.
Petite, menue, elle avait enfilé sa tenue de scène. Robe noire, châle noir, sandales noires à talons, créoles, copies parfaites de celles de la Grande Amalia Rogrigues, chaîne en or et croix baroque.
L’introduction musicale, impartie au seul contrebassiste, offrait assez de temps aux spectateurs pour clore leur conversation, trouver une posture adéquate et s’offrir un dernier commentaire.
Aux premières notes offertes par la gorge de Maria Julia, la puissance mélodramatique du Fado faisait son effet.
Temps suspendu. Silence figé.
Le public ne s’autorisait à reprendre son souffle qu’au moment précis ou Maria Julia inspirait. Longuement, amplement, infiniment.
Peu de personnes dans l’assistance comprenaient les paroles du Fado. Mais la tonalité, l’expressivité, offraient une limpidité presque primitive. Maria Julia ressentait très fort cet immense pouvoir de tenir un auditoire au bout d’un souffle. Mais son détachement, non feint, montrait qu’elle n’en jouissait absolument pas.
Maria Julia habitait son Fado.
Elle prêtait son enveloppe charnelle au Fado.
D’aussi loin qu’elle se souvienne, ils cohabitaient tous deux comme de vieux amis. Partie de soi que l’on emporte partout.
Le dimanche matin, les femmes faisaient la corvée de ménage avant la messe.
Le père, sorti bien plus tôt, travaillait tous ses dimanches sur des chantiers " au noir "…
On perchait les chaises sur la table et on frottait.
Trois femmes dans la maison pour trois pièces en, tout. La mère répartissait les tâches, Maria Julia et sa sœur agitaient balais, brosses, plumeaux et serpillières, énergiquement.
La mère mettait alors un disque d’Amalia Rogrigues, invariablement le même. Maria Julia reprenait les refrains langoureux. L’appartement devenait Alfama, la grisaille, ciel bleu " azulejos ", Montargis se prenait pour Lisbonne, et le pays d’accueil adoptait des allures de mère patrie.
Le choix de ses parents, venir travailler en France, Maria Julia ne leur avait jamais contesté. Choix d’adulte. Ils savaient ce qu’ils devaient faire.
La douleur d’être étrangère. La honte de transporter les odeurs fortes de cuisine sur son unique robe, largement passée de mode. Les petites françaises prenant de larges distances à son contact. Les difficultés scolaires, elle avait accepté, sans la moindre révolte.
Pas d’invitations aux anniversaires, mais les messes, l’église, les prières et les repas de la communauté. On y parlait la langue du pays. La cuisine fortement aillée y était appréciée.
Pas le plus petit sentiment d’injustice quand à seize ans, elle avait commencé les ménages. Etait-elle ici pour cela ?
Cependant, en elle des pièces de puzzle se rassemblaient, une structure intérieure se modelait, un feu s’allumait.
Dans la salle, l’attention était forte. Machinalement Maria Julia lança un regard sur sa gauche dans la direction de la contrebasse. Là, a quelques centimètres, une silhouette surgie du passé, lui apparaissait. L’ombre de Monsieur Barreau se détachait. Attablé, son visage rond, souverain, marquait le ravissement. Des clins d’œil complices lancés aux trois autres convives de sa table indiquaient qu’avait déjà été annoncé, avec une certaine fierté, son lien avec la chanteuse.
Hasard ?
Seul le contrebassiste, qui accompagnait Maria Julia depuis ses débuts, perçut le trouble dans sa voix.
Tandis que les paroles s’échappaient de la gorge de Maria Julia en tessitures chaudes, lui revenaient en mémoire les années, en France, chez Monsieur Barreau.
Maria Julia lui avait été recommandée par un collègue notaire chez lequel elle faisait quelques heures de repassage.
Monsieur Barreau lui avait proposé, dans un premier temps un contrat de deux heures par soir au bureau.
Une étude qui monte doit toujours être impeccable !
Puis, très rapidement, il lui avait demandé ses disponibilités pour l’entretien de son appartement. Il vivait seul et travaillait beaucoup !
Monsieur Barreau, petit homme potelé au visage lisse et affable, portait une paire de lunette qui habillait des traits sans grâce mais sans réels défauts. Patron discret, il donnait des ordres sous forme de phrases simples et courtes.
Il vérifiait toujours le repassage des chemises, mais pour le ménage, il faisait entièrement confiance à la seule femme qui possédait une clef de son appartement… Maria Julia.
Il travaillait beaucoup, toujours très tard. Dévoué à sa clientèle, il menait une vie sociale intense dans la bourgeoisie Montargoise. Persuadé que les relations sociales contribuaient au ciment d’une bonne étude et que les meilleures affaires se nouaient dans les dîners en ville.
Méfiant, il avait trop tardé à se déclarer auprès des plus jolis partis qu’on lui avait présenté. Il ne regardait jamais ses clientes. Déontologie oblige !
Et ainsi s’était-il fondu, petit à petit, dans une solide réputation de célibataire endurci.
Les parties de chasse, autres lieux propices aux carrières, ponctuaient la fin de ses longues semaines rythmées par les actes et les contrats prénuptiaux.
Un soir Monsieur Barreau rentra tôt et heureux. Maître Louvent avait enfin accepté l’association qui constituerai bientôt le cabinet le plus florissant de tout le département. La plus grosse étude de Montargis.
Une belle clientèle, variée, mettant à l’abri des soucis économiques pour de longues années et promettant une très confortable retraite autour de la soixantaine.
Avait-il bu du champagne à l’étude ?
Il rentra joyeusement dans l’appartement alors que Maria Julia ôtait sa blouse et rangeait son matériel. Arrivant vers elle en chantonnant Monsieur Barreau prit Maria Julia par la main pour la guider dans deux trois pas d’une danse improvisée.
Il supplia Maria Julia de rester un peu avec lui, d’accepter une coupe de champagne.
Il avait une telle envie de parler, de faire partager sa victoire…
Maria Julia se laissa convaincre, les imprévus n’étaient pas nombreux dans sa vie, les occasions de déguster du champagne plutôt rares. La perspective d’une conversation dans un confortable canapé fraîchement épousseté n’avait rien d’insurmontable.
Monsieur Barreau parla, beaucoup.
Monologuant, jaugeant le ton de sa propre voix, le choix de ses mots, évaluant leur effet dans le regard de son invitée improvisée.
Se plaignant un peu de sa vie de célibataire, il exprima aussi son humble fierté, sa réussite, son métier qui le mettait en situation de réceptacle à secrets des familles… Les plus en vue…
Il refit, pour le plaisir, son parcours depuis le lycée, la faculté, les études, les débuts.
L’appartement légué par ses parents de leur vivant. Il leur avait conseillé. Avantage du métier.
Il ouvrit, ce soir là, son cœur comme il ne l’avait jamais fait. Livrant des secrets éventés sur quelques notables, ses projets au sein de la bourgeoisie provinciale, ses ambitions, à vrai dire, assez peu teintées d’altérité.
Après une troisième coupe de champagne il annonça à Maria Julia que " c’était une femme comme elle qu’il aurai dû rencontrer… "
Quand Maria Julia sortit de l’appartement, elle ne savait que penser.
Touchée par la soudaine intimité que lui offrait son patron, elle se demandait s’il s’agissait d’une demande en mariage ou la naissance d’une belle amitié.
Le dimanche suivant, au son du Fado, sur le manche disque, dans les relents de détergents, elle se permit de rêver qu’elle partageait la vie de Monsieur Barreau. Elle l’attendait patiemment sur le canapé le soir. Même tard ! Elle connaissait déjà tellement bien l’appartement.
Le grain du Fado de ce dimanche là fut d’une douceur bien singulière.
Mais le lundi suivant présenta Monsieur Barreau sous un autre jour. Il semblait totalement distant.
Maria Julia cherchait à croiser son regard, lui donnant des " bonjours " un peu appuyés. Mais de toute évidence Monsieur Barreau l’évitait.
Peut-être revenait-il fatigué de son dimanche de chasse.
Toute la semaine se déroula sans un échange.
Les jours qui suivirent Maria Julia perçut des gestes d’impatience inhabituels chez son employeur pourtant toujours très placide. Des mimiques d’énervement, du mépris peut-être !
Un soir même, Maria Julia entendit des rires moqueurs qui cessèrent dès qu’elle apparut.
Quinze jours plus tard on lui présentait Louisa qui la remplacerait dès la fin de son préavis si, bien sûr, elle tenait absolument à le faire.
Maria Julia, surprise, sollicita immédiatement un rendez-vous auprès de Monsieur Barreau.
La secrétaire prétexta quelque impossibilité en lui lançant un regard désapprobateur, acculant Maria Julia aux tourments coupables de ceux qui ignorent ce qu’on leur reproche.
-" Lorsqu’on sait où est sa place…on garde sa place… " lui lança énigmatiquement le cerbère en tailleur rose bonbon.
Sans jamais revoir Monsieur Barreau, Maria Julia avait fait son temps de préavis.
Elle s’aperçut que son ex employeur ne l’avait pas affublé d’une réputation infamante car elle n’eut pas de mal à trouver un nouvel emploi chez un avocat de la ville.
Puis, les parents de Maria Julia décidèrent de mettre un terme à leur exile.
Ils avaient patiemment économisé et fini par acheter un appartement au cœur du vieux Lisbonne dans le quartier de l’Alfama.
Ils réalisaient, enfin, leur rêve de retour.
Maria Julia prit la décision de les suivre. Sa sœur, mariée à un français n’envisageait la vie au Portugal pas plus d’un mois par an, durant les grandes vacances.
Il fallait quelqu’un pour aider ses parents vieillissants. Et ce ne fut pas vraiment un sacrifice pour Maria Julia.
Réapprendre le Portugal, son rythme, son soleil, les sonorités de sa langue. Se balader au gré des ruelles de l’Alfama et s’y imprégner de son Fado.
Un jour Maria Julia osa se présenter chez Senhor Vinho. Et son fado teinté d’exile et de secrets plut aussitôt au patron du club. Maria Julia donnait depuis, tous les vendredis et aussi le samedis soirs, son Fado aux flâneurs du quartiers.
Elle vivait chez ses parents. Son père dont les lombaires avaient été usées par les trop nombreux chantiers ne pouvait plus se déplacer seul. Sa mère n’avait jamais été réellement autonome, en France elle vivait comme au pays.
Vacances découverte au Portugal, week-end entre amis à Lisbonne ?
Ce soir, elle chantait devant Monsieur Barreau.
Maria Julia percevait la lueur de contentement
dans ses yeux. Elle devinait la posture suffisante de l’homme qui se trouve en territoire conquis. Elle en ressentait une sorte de haut le cœur.
Maria Julia chantait doux, chantait triste, chantait puissant.
Jamais son Fado n’avait été autant habité.
Les paroles étaient de tourments, les notes de larmes.
Elle mit fin à son tour de chant épuisée comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Elle ne s’était laissée aucune réserve. Pas très professionnel ! S’étonna son contrebassiste.
Le public applaudissait. Monsieur Barreau acclamait.
Quelqu’un dans la salle avait-il les moyens de décoder un tel Fado ?
Quelqu’un dans la salle pouvait-il reconnaître que le Fado, ce soir, avait été particulièrement exceptionnel ?
De la confiture aux cochons !
Dans une petite salle de l’arrière scène, Maria Julia plaça précautionneusement sa robe sur un cintre. Enfila une autre robe, noire, elle aussi. Elle, elle faisait la différence !
Puis elle sortit, par l’arrière du club, dans une ruelle.
Un homme attendait dans l’obscurité.
Maria Julia reconnut immédiatement la silhouette qui s’approchait.
Il s’agissait bien du visage de Monsieur Barreau, un peu plus rond peut-être, un peu moins lisse, sûrement.
Il prit vivement la main de Maria Julia, provoquant un léger mouvement de recul qu’elle réussit à contenir.
Maria Julia dégagea sa main et tourna vivement les talons.
Calmement, elle se mit à enfiler la ruelle à peine éclairée.
-" Vous savez !… " Lança au loin Monsieur Barreau.
-" Vous savez ! Je n’ai jamais retrouvé une femme de ménage aussi performante que vous Maria Louisa… "
Alors, lentement, calmement, profondément Maria Julia pleura.
(Après une soirée de mai 2007 dans un club de Fado...une nouvelle pour expliquer l'incroyable grain de la voix de la chanteuse !)
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