Retrouver la géante et faire confiance à ma main pour la dessiner.
Le serpent qui danse
Que j’aime voir, chère indolente,
De ton corps si beau,
Comme une étoffe vacillante,
miroiter la peau !
Sur ta chevelure profonde
Aux âcres parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,
Comme un navire qui s’éveille
Au vent du matin,
Mon âme rêveuse appareille
Pour un ciel lointain.
Tes yeux, où rien ne se révèle
De doux ni d’amer,
Sont deux bijoux froids où se mêle
L’or avec le fer.
A te voir marcher en cadence,
Belle d’abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d’un bâton.
Sous le fardeau de ta paresse
Ta tête d’enfant
Se balance avec la mollesse
D’un jeune éléphant,
Et ton corps se penche et s’allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l’eau.
L'exercice est difficile : faire le portrait d'un visage de l'enfance.
Madame Antoine était grande, mais j'étais toute petite, cinq ou six ans...
Elle avait un visage osseux, des cheveux très courts, un nez fort, un menton décidé...Elle était belle...
Pour moi !
Je sautille dans la ruelle gué.
J’ai épuisé tous mes jeux de petites fille ; vélo, corde à sauter, élastique, poupées.
Je m’ennuie. Alors je vais explorer.
Je connais bien le périmètre de sûreté. Ma grand mère, sentinelle du bout de l’impasse, me guette derrière le rideau. Le portail vert est celui de Madame Antoine.
Aubaine ! Elle est dans son jardin.
-" Tiens Nathalie ! Tu viens m’embrasser. "
Elle me saisit de ses longs bras osseux de grande femme décidée.
Une bise claquée entre brutalité et douceur.
-" Rentre donc ! Tu vas bien prendre un biscuit au lait ! "
Les chaises frottent, le placard en formica est ouvert brusquement. La boite en métal est attrapée vivement, posée sur la table dans un claquement. Madame Antoine ouvre le couvercle.
-" Je les ai fait ce matin ! Tous frais ! Comme tu les aimes ! …. Allez ! Prends-en un ! Fais pas ta timide ! "
Mes mains frottent mes genoux….
Lequel choisir ?
Lequel me met le plus en appétit ?
Je laisse l’odeur envahir mes narines. Le plaisir est déjà là … Si je patiente un peu, il sera encore plus intense.
Alors ! Lequel ?
Le tout rond bien craquelé qui aura certainement le goût le plus caramélisé….
Le plus petit ? Ah oui ! Si je prends le plus petit, Madame Antoine me dira certainement d’en prendre un second.
Mais non ! Que vois-je tout au fond. J’ai failli ne pas le remarquer !
Le plus blanc, celui qui a mal cuit et qui doit encore sentir la farine et la crème.
Ce sera celui la !
Ma main se lève…. Elle va bientôt le saisir… Encore un fragment de temps… Epargne de plaisir.
Je l’ai dans la paume, je le touche. La soie de la croûte dorée s’effrite entre mes doigts. Pas trop ! Il ne faut rien gâcher ! Chaque miette compte !
Je sens ma salive s’écouler malgré moi dans ma bouche. Je croque….
-" Merci Madame Antoine ! "
-" Quand tu veux Nathalie ! "
Adieu boite adorée. Encore un petit coup d’œil, un petit coup de narine. Je repars en trottinant.
Dans la ruelle gué.
Rapide, franc, simple. Le trait cherche à capter l'instant.
Enfin de beaux jours. Le printemps va si bien à ma ville, à ma rue, à mon jardin...A ma vie !
Les couleurs explosent dans ma palette d'aquarelles. La glycine éclate en clochettes mauves...
Je m'en vais la croquer ...
Quand elle fit rouler le papier cellophane sous ses doigts pour dégager le carnet, elle ressentit comme une douceur. Un instant qui nous fait nous arrêter pour mieux savourer une sensation singulière.
Quand elle fit glisser le premier coup de crayon sur la première feuille, elle ne savait pas ou elle allait. Mais elle était certaine de ne pas aller nul part.
Le carnet, jour après jour, dessin après dessin, prit forme. Un carnet de voyage dans son quotidien, dans sa ville, dans sa vie. C’était décidé, elle allait durant une année entière créer le carnet de voyage de sa ville. S’inventer un nouveau regard, se projeter hors de son quotidien tout en le décrivant, intensément . S’improviser exploratrice. Karen Blixen, Isabelle Eberhardt, Ninette Boothroyd.
Son projet se délinéait sous la forme d’une spirale. Concentré au départ autour de d’un noyau intimiste, il s’élargissait vers l’extérieur au gré des rencontres, des découvertes, s’ouvrait en corolle sous le flux des expériences.
Il fallait, en premier lieu, renouer avec les outils : crayons, pinceaux, aquarelles, encres de Chine, des fluides pour des instantanés.
Pas si facile après des années…les traits raides, la surcharge colorée au dépens de l’efficacité. Déceptions. Encore une occasion de ne pas être à la hauteur. Dépasser les complexes. Affirmer que c’est le regard de l’autre qui donne la qualité aux productions. Celui qui dessine ne peut être son propre censeur.
Se rassurer.
Elle dessina d’abord sa maison, sa rue, fit le portrait de sa voisine, élargit sa découverte au quartier.
L’œil s’affûtait au fur et à mesure, l’appétit de rencontrer, d’écouter les histoires devenait plus fort . Aucun dessin n’avait de qualités esthétiquement impressionnantes, mais ils jouaient leur rôle de témoin de l’émotion, instantanés, photos incomplètes mais hypersensibles.
Trace de la main d’une femme, témoin de son époque.
Elle commença à parler de son carnet autour d’elle. Décomplexée par moments, presque fière à d’autres, plus timide parfois, encore. Elle se forçait à montrer son carnet dans ses imperfections comme elle acceptait, à fortiori, ses propres défauts.
On commençait à l’appeler, lui signalant une façade insolite, un personnages atypique, une rue méconnue. Alors elle partait à la découverte des pistes qu’on lui indiquait au gré du beau temps, de son courage du moment, de ses appétits.
Elle prit l’habitude de se réveiller très tôt . Elle descendait alors sans bruits dans sa cuisine ou la lumière ménageait une qualité constante et, en même temps que son premier café, elle s’offrait son premier dessin.
Elle prenait aussi le temps de parcourir les feuilles déjà colorées, savourait les plaisirs de reprendre des périples passés, caressait les pages blanches imaginant les traces qu’elles allaient bientôt accueillir.
Puis la vie continuait : ses enfants se levaient, elle leur préparait le petit déjeuner, orchestrait le départ pour l’école, pilotait son embarcation familiale. Travaillait ensuite jusqu'au soir. Comme auparavant...avec simplement un petit goût de sel au coin des lèvres. La joie de retrouver son voyage intime au bout de la journée, du quotidien.
Un ami l’appela, il savait qu’elle élaborait un carnet et souhaitait lui faire découvrir un lieu
" incroyable ". Un rendez vous fut pris.
C’est durant l’attente qu’elle prit conscience de l’importance qu’avait maintenant le petit carnet. Elle attendait avec l’intensité d’une amoureuse cette entrevue avec le voyage. Le lieu en lui même n’avait rien d’extraordinaire, mais c’est le moment qui le fut, car l’ intensité de l’attente mêlée au plaisir de la rencontre lui fit percevoir l’instant avec une puissance infinie. Elle comprit qu’elle s’insufflait l’envie au travers de son carnet. Elle réalisa qu’elle devenait dépendante. Elle admit toute l’importance de ce que l’on nomme de façon abstraite : " le point de vue ", son point de vu sur le monde.
Le carnet se transformait au fur et à mesure, au gré des rencontres, des propositions, des aventures. Elle commença doucement à s’écarter de son projet initial, se permit d’élargir ses découvertes. Elle ne put résister à l’envie de rencontrer un homme insolite hors du département ; poussa hors de sa région pour s’émerveiller d’un paysage, puis, bientôt, s’aventura hors de son pays.
Alors elle se permit de voyager dans l’aventure de sa vie.
Elle réalisa, au détour d’une de ses balades, qu’elle avait atteint, sans en souffrir, les rivages tant redoutés de la maturité.
Un jour c’est la mort en personne qui lui proposa une odyssée insolite…elle ne put résister…
Elle emporta son carnet de voyage.